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Communautés victimes

Communautés victimes du mondial 2010

Espera Donouvossit/Twenty Ten


Associated feature: Victims of the game (Photo gallery)

Des milliards de rands dépensés, plusieurs pertes en vies humaines, assassinats, fusillades, corruption, népotisme, divisions, soulèvements populaires, fréquentes comparutions devant la cour de justice, promesses non tenues, habitats délocalisés , activités académiques perturbées, intimidation , pauvreté, peur : c’est sur ce terreau qu’est érigé le stade Mbombela de Nelspruit, dans la province de Mpumhulanga, en Afrique du Sud.

Cette structure moderne à la forme d’une girafe, qui a abrité quelques matchs de la coupe du monde de la FIFA 2010, est construite sur un espace de 118 hectares illégalement acquis. D’où la controverse qui l’entoure.

Ce joyau trône au milieu d’une misère indescriptible, caractérisée par le manque d’eau et d’électricité dans les communautés avoisinantes qui, pour la plupart, ont été contraintes à faire de la place à ce stade de 46000 places assises.

Selon les propos recueillis au sein de ces communautés, Bombela est le symbole de la perturbation de leur vie, de l’accroissement de leur misère, de la division au sein de leur communauté, de l’assassinat des leaders d’opinion, de l’enrichissement illicite de certains individus…Bref, de la déception des communautés. D’après elles, la Coupe du Monde n’aurait fait qu’accentuer la pauvreté dans laquelle elles étaient déjà plongées
Leurs plaintes et lamentations ont trouvé leur expression dans quelques soulèvements populaires.

Carton rouge d’Amanda à la Coupe du Monde

« Je ne veux pas parler de la coupe du monde au risque de réveiller de mauvais souvenirs qui ne me font pas de bien. » Ainsi se lamente Amanda Nkosi, une jeune femme de 34 ans qui a reçu une balle au pied au cours d’une manifestation populaire contre une « certaine gestion mafieuse » de la construction du stade de Mbombela. C’était le 15 Octobre 2009 quand la police ouvrit le feu sur les manifestants.
Amanda n’a pas seulement perdu l’usage de son pied, elle aussi perdu son boulot et ne survit que grâce à l’allocation sociale de l’une de ses deux enfants. « Cette allocation ne s’élève qu’à 250 rands, ce qui suffit à peine pour une semaine de vie modeste », confie-t-elle.
Pour Amanda Nkosi, la Coupe du Monde n’est qu’un mauvais souvenir qui la hante encore. Sa plainte contre la police, dont le numéro est 381/10/2009, reste enfouie sous d’autres dossiers sur la table de l’inspecteur S.J Gumede de la police de Nelspruit, sans réponse jusqu'à l’heure actuelle. Son avocat, Me Mazibuko, essaie de pousser à fonds le dossier, mais, inexplicablement, ses efforts restent vains. « Je ne sais où aller seule dans ce pays où les pauvres n’ont pas de voix » se plaint-elle, désespérée.

Les terres de Mataffin
Mais, plus qu’une « certaine gestion mafieuse » de la construction du stade Bombela, les terres de Mataffin alimentent la controverse autour de l’audacieuse architecture.

Mataffin est le nom du chef Swazi, descendant direct du roi du Swaziland, qui avait quitté le Swaziland en 1800 pour s’installer à l’emplacement actuel du stade.

Phineas Mdluli, l’héritier numéro des terres de Mataffin, s’est vu arracher frauduleusement une partie de ses terres pour la construction du prestigieux stade dans le cadre du mondial 2010.

Un petit retour an arrière dans le temps s’impose pour rappeler que les descendants de Mataffin n’en sont pas à la première extorsion des terres ancestrales. En effet, en 1840, un agriculteur blanc, ami du chef Mataffin demande une partie des terres pour entreprendre la culture et la production de fruits, bien consommés en Angleterre. Ceci est fait de gré à gré. Au cours d’un voyage au Mozambique, le chef est assassiné. Plus tard, l’agriculteur blanc prétend que les terres lui avaient été vendues par le défunt. Favorisé et épaulé par le régime de l’apartheid d’alors, il devient propriétaire de ces terres auxquelles il donne son nom, Hall.

Ce n’est qu’en 1981 que Phineas Mdluli, après des années de loyaux services, se retira de l’armée et entama la procédure de réclamation des terres ancestrales. Son action était jugée téméraire à l’époque car, de par la loi, aucun Noir n’avait le droit d’être propriétaire terrien.
Il lui fallut attendre la loi sur la restitution des droits de terre adoptée par le garde des sceaux du premier gouvernement démocratique de Mandela en 1994, pour que sa requête ait une suite favorable. Ayant répondu aux exigences de la loi sur la restitution des terres, à savoir constituer une organisation communautaire régie par des dispositions statutaires et pouvant prouver sa capacité de gestion, Mduli et les siens purent récupérer les 6000 ha de terres du chef Mataffin. Mataffin Trust fut constitué et confié à la direction de Phineas Mduli, en tant que fondateur et de Terry Mdluli, en tant que président. Quelques autres membres de la communauté furent élus comme membres du bureau exécutif chargé de la gestion du Trust pour le bénéfice de toute la communauté vivant sur les terres privées de Mataffin.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase

La deuxième extorsion des terres de Mataffin vint avec la fièvre du Mondial.
Contre toute disposition légale et en complicité avec des autorités municipales locales, Terry Mdluli, président du bureau exécutif de Mataffin Trust, décida unilatéralement, en 2007 , de brader une partie des terres de la communauté pour la construction de Bombela Stadium. C’est ainsi que 118 ha des terres ont furent cédés a la municipalité, sur un protocole de vente de gré à gré, au prix symbolique de 1 rand.

Cette décision unilatérale, doublée du bradage de sa propriété, provoqua des mouvements de mécontentement au sein de la communauté, surtout de la part de la jeunesse, qui est descendue dans la rue pour réclamer justice
Pour beaucoup et surtout les jeunes de la communauté, la construction du terrain au sein de la communauté est plus que la bienvenue, mais il fallait, estiment-t-ils, suivre les procédures légales. « Nous n’étions pas contre la construction du terrain sur notre terre, mais nous dénonçons la procédure d’achat et d’acquisition d’une partie de nos terres par la municipalité et nous ne voulions pas nous laisser faire. Nous luttions pour nous faire entendre et demander que justice soit faite », dit Lusito Dlamini, l’un des responsables de la jeunesse unie de Mataffin, expliquant les protestations de la Jeunessse, que la police a réprimées.
Dans leur motion de protestation, les jeunes demandaient la révision de l’accord de vente des terres, la création d’opportunités d’emploi pour la communauté dans le cadre de la construction du stade, la non-délocalisation des populations et la construction sans délai des écoles qui avaient été démolies et temporairement délocalisées dans des conteneurs.

Parallèlement, un procès fut intenté à la municipalité. Le juge Ntendeya Mavundla de la cour d’appel de Pretoria, qui s’est dit dégoûté par cet acte de vente, a établi à 8 700 000 rands le prix que la municipalité doit verser à la communauté de Mataffin.



Le mondial qui divise et oppose familles et communauté
Cet épisode ne pouvait pas manquer de soulever des accusations de mauvaise gestion des biens de la communauté. Le premier dénoncé est évidemment Terry Mdluli qui, malheureusement, reste le président du bureau exécutif.
Il a été rapporté que plusieurs aspects de cette vente illégale cachent que Terry et certains officiels de la municipalité gèrent des compagnies qui vendent leurs services aux entrepreneurs chargés de la construction du stade et à l’organisation de la coupe du monde. Ces accusations ont été confirmées par l’avocat de la communauté en ces termes : « Certains individus, un groupe de gangsters, ayant une certaine relation avec des autorités, des connexions au sommet et connaissant le monde du business, ignorent les besoins des populations et profitent sans pitié et égoïstement des biens communautaires, laissant les principaux bénéficiaires dans une extrême pauvreté »

Phineas Mdluli accuse sans cesse la municipalité qui divise la famille pour profiter de ses biens avec certains individus et se dit victime, lui et la communauté, dans cette affaire du mondial.



Coupe du monde d’abord et l’éducation après !
« 1 but, l’éducation pour tous en Afrique »
Un slogan répété par des personnalités telles que le Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies, le président de la FIFA, de grands artistes et de grandes stars du football, mais qui est loin de trouver sa concrétisation dans la communauté Mataffin.
C’est en effet une contradiction de parler de« 1 but, l’éducation pour tous en Afrique », quand on démolit les écoles. Pour faire de la place au stade Mbombela, des écoles primaires et secondaires ont été détruites et les élèves se sont vus délocalisés loin et dans des conditions d’apprentissage très difficiles. « On nous ont promis des écoles modernes mais l’attente est très longue. Tout ce qui les préoccupait ( le autorités locales) était d’abord la construction du terrain de football pour le mondial. C’est décevant car on ne nous parle que de la coupe du monde. Dans les nouvelles écoles artificielles temporaires, il n’y a ni eau, ni électricité et c’est vraiment difficile de travailler dans ces conditions. »
Esther enseigne depuis 7 ans et ses durs moments sont, d’après elle, entre 2007 et 2010, la période des préparatifs du Mondial. Elle précise que les élèves ont du se soulever, mettre à feu les conteneurs qui leur servaient de classes et bloquer les travaux de finition du stade pour faire pression sur les autorités et réclamer de meilleurs écoles.

Cette lutte, durant laquelle beaucoup d’élèves ont été arrêtes par la police, a commencé à porter quelques fruits, car une très belle école primaire a été construite, et la communauté attend une école secondaire qu’elle espère aussi belle que l’école primaire.


Les promesses non tenues les communautés.
Au début des travaux, pour convaincre, les autorités locales promettaient aux populations environnantes de nouvelles infrastructures, de l’eau, de l’électricité, des latrines, de nouvelles maisons…Il a aussi été question de la construction d’un hall communautaire de 250000 rands (plus ou moins 25 000 euros). « Rien de tout cela n’a été réalisé. », constate Lusito Dlamini, un des meneurs dans les mouvements de protestations des élèves, qui avait été arrêté, et qui, apparemment, ne tient plus à l’être car il craint le pire. D’après lui, une vague d’assassinats dans la localité impose silence et résignation à tout le monde.
« Tu hausses le ton pour dénoncer et le lendemain tu es mort », confirme un autre jeune qui a demandé que son identité soit tue car, justifie-t-il « Quand je serai mort, personne ne sera là pour défendre ma cause ou supporter ma famille ».

Mais le contraste entre le nouveau stade, qui aurait couté 1 milliard de rands (100 millions d’euros), et les pauvres populations autour est très criant.

Autour de ce joyau d’un milliard de rands, beaucoup n’ont pas d’eau, de bois de chauffage, certains n’ont même pas d’abri et la nature leur sert de latrine. Les lumières du stade, comme pour souligner la misère des taudis autour, en éclairent l’intérieur à travers les trous dans les murs. Il n’y a rien qui puisse accentuer l’aigreur de cette communauté que la proximité de ce stade et l’intrusion de cette lumière dans leur intimité.

Malgré cette situation d’injuste criante, le silence semble vouloir prendre le pas sur la dénonciation dans la communauté Mataffin, car beaucoup ont perdu la vie pour avoir signalé des pratiques frauduleuses autour de la construction de Bombela. Les cas les plus connus, mais qui ne sont pas les seuls, sont ceux de Jimmy Mohlala, un leader d’opinion et un défenseur de la cause communautaire assassiné le 4 Janvier 2009, et de Samuel Mpatlanyane, retrouvé mort dans sa chambre à coucher, tué avec une Beretta 9mm qui aurait été volée à un agent de police endormi. Dans les deux cas, la police n’a pas été capable de trouver les traces des assassins et de leurs complices.

Bombela, le plus beau et le plus moderne des infrastructures de Mpumalanga, semble avoir apporté plus de problèmes que de prospérité aux communautés qui l’avoisinent. La justice pourra-t-elle redonner la paix à ces communautés? Phineas Mdluli et les siens l’espèrent de tout cœur.


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